- mer, 12/08/2026 - 10:09
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Le Soft International n°1671 | MERCREDI 12 AOÛT JUILLET 2026.
« Le Congo mérite d'être à la hauteur de ce que la géographie lui a donné ».
Avec force, il exprime un espoir : le Congo, «mérite, enfin, d'être à la hauteur de ce que la géographie lui a donné, à savoir, une grande puissance hydraulique et énergétique, au service de son peuple, et du progrès de toute l'Afrique». Ministre depuis près d'un an en charge des Ressources hydrauliques et de l'Électricité, Aimé Sakombi Molendo s'est prêté à un exercice de vérité. Politique nationale de l'Énergie, Compact Énergétique, Inga III, Kakobola, Ruzizi, Katende, importation d'électricité depuis l'Angola, Fonds Mwinda, coopération régionale, dossier Charges communes, avenir de la Régideso, il n'a rien éludé. Il refuse, déclare-t-il en exclusivité au Soft International, «la facilité des annonces» mais revendique «la patience des fondations».
Quasi un an après votre prise de fonction aux Ressources hydrauliques et Électricité, vous avez doté le Congo d'une nouvelle Politique nationale de l'Énergie. Quelles en sont les nouveautés et les principaux objectifs ?
Il fallait, avant toute chose, mettre fin à une anomalie : la République Démocratique du Congo, deuxième réservoir hydro-électrique du monde, ne disposait pas d'une doctrine énergétique clairement écrite, opposable, cohérente. Chaque acteur, opérateur, province, partenaire technique et financier travaillait avec sa propre boussole. La Politique nationale de l'Énergie met un terme à cette dispersion.
Ses innovations tiennent en quatre orientations. Premièrement, elle affirme que l'énergie est un bien public stratégique, mais un bien public qui doit s'ouvrir résolument à l'investissement privé, dans un cadre régulé.
Deuxièmement, elle consacre la planification intégrée qui consacre l'hydro-électricité comme notre colonne vertébrale, mais en complémentarité avec le solaire, la biomasse et les mini-réseaux ruraux.
Troisièmement, elle place la régulation au cœur du dispositif, avec l'ARE (l'Autorité de Régulation du secteur de l'Électricité, ndlr) renforcée et l'ANSER (l'Agence Nationale de l'Électrification et des Services Énergétiques en Milieux rural et Périurbain, ndlr) comme bras armé de l'électrification rurale. Quatrièmement, elle fixe des objectifs chiffrés et datés : 62 % d'accès à l'électricité en 2030, accès universel en 2040. Ce n'est plus une intention. C'est un contrat avec la Nation.
Devant l'Assemblée nationale, vous avez évoqué 20 milliards de $US d'investissements à mobiliser, essentiellement par le secteur privé. Comment y parvenir ?
Aucun budget national ne saurait, seul, porter un tel effort. L'investissement privé n'est donc pas une option, c'est une nécessité. Mais le capital privé n'est pas un capital naïf. Il ne vient que là où le cadre est prévisible, la régulation crédible et les contrats respectés.
Notre méthode repose sur cinq leviers.
◗ 1. la sécurisation juridique avec des décrets d'application, des contrats types de concession, des procédures d'attribution transparentes ;
◗ 2. La réduction des délais administratifs pour la délivrance des licences et concessions, véritable talon d'Achille du secteur;
◗ 3. La bancabilité des projets, à travers des garanties souveraines ciblées et des mécanismes de partage de risque avec les partenaires multilatéraux, Banque mondiale, BAD (Banque Africaine de Développement, ndrl), IFC (ou SFI, Société Financière Internationale, institution membre du Groupe de la Banque mondiale, principale organisation mondiale d'aide au développement dédiée exclusivement au secteur privé dans les pays émergents, ndlr);
◗ 4. La crédibilité des acheteurs publics : sans PPA, Purchase Price Allocation, étape cruciale dans le processus de consolidation financière après une acquisition d'entreprise, ndlr) solides, il n'y a pas d'investissement ;
◗ 5. La mise en place du Fonds Mwinda, dont nous reparlerons, comme véhicule de mobilisation dédié.
Vingt milliards de dollars, ce n'est pas un slogan. C'est le prix, calculé, de la promesse d'accès universel.
Vous êtes très précis sur les échéances : 62 % d'accès à l'électricité en 2030, accès universel en 2040. Comment éviter des châteaux en Espagne ?
Notre peuple a entendu trop de promesses non tenues pour accorder d'emblée sa confiance. C'est précisément pour cela que nous avons choisi la voie inverse à celle des incantations.
Tous nos chiffres sont réellement documentés. Nous sommes passés de 9 % d'accès en 2018 à 21,5 % en 2025. Cette trajectoire est mesurée, auditée, comparable.
Le Compact Énergétique, formalisé par décret, est un cadre partagé avec la Banque mondiale, la BAD et nos partenaires bilatéraux. Ce n'est pas un document interne, c'est un engagement multilatéral suivi et évalué.
Nous ne misons pas sur un seul grand projet, mais sur un portefeuille, Inga III, Mpioka-Tombe, Ruzizi III et IV, mini-réseaux ANSER, le solaire photovoltaïque, Kakobola, Katende, les importations régionales.
La reddition des comptes. J'ai fixé, pour mon ministère, un rythme trimestriel de publication d'indicateurs. Le citoyen jugera sur pièces. Les châteaux en Espagne, c'est des projets hasardeux. Ici, il y a un plan, des financements engagés et un calendrier public.
Vous avez déploré «le retard des réformes structurelles, la lenteur administrative dans la délivrance des licences et concessions, et une coordination institutionnelle insuffisante». Pensez-vous à un régime présidentiel fort qui pourrait piloter un secteur aussi transversal ?
Je ne me prononcerai pas sur l'architecture constitutionnelle. Ce débat appartient au peuple souverain et à ses représentants.
Ce que je peux affirmer, en revanche, c'est que la question n'est pas d'abord celle du régime, mais celle de la discipline institutionnelle. Le secteur de l'énergie a des implications multisectorielles. Il touche aux Finances, aux Mines, aux Hydrocarbures, à l'Aménagement du territoire, à l'Environnement, aux Affaires étrangères. Sans coordination, chaque ministère avance en solitaire et le résultat s'évapore.
La réponse que nous apportons est double : d'un côté, une gouvernance interministérielle formalisée autour du Compact Énergétique, sous l'autorité de Madame la Première Ministre ; de l'autre, un arbitrage présidentiel clair sur les grands dossiers stratégiques, conformément au rôle constitutionnel du Chef de l'État.
Ce que je constate, c'est que lorsque cette chaîne fonctionne, les dossiers avancent. Katende en est l'illustration. Ce n'est donc pas la force et le type de régime qui est en jeu, mais la constance de la volonté politique. Et cette constance, nous l'avons.
Inga III marque le pas. L'article 213 de la Constitution réserve au Chef de l'État la négociation des traités. Êtes-vous en cohérence avec le Président de la République ?
Une cohérence absolue. Et je pèse mes mots. Inga III n'est pas un projet ministériel. C'est un projet présidentiel, dans lequel le ministère joue le rôle d'exécutant technique et de coordinateur. Le Président de la République a fait d'Inga un axe majeur de sa diplomatie économique, et je m'inscris totalement dans cette ligne.
Les retombées de cette convergence sont tangibles. L'ADPI (l'Agence pour le Développement et la Promotion du Projet Grand Inga, ndlr), agence dédiée, a été consolidée. Un crédit de 250 millions de $US de la Banque mondiale a été approuvé pour la phase 1 d'Inga III.
Les négociations avec l'Afrique du Sud et la SADC (Southern African Development Community ou Communauté de Développement de l'Afrique Australe, ndlr) pour sécuriser les contrats d'achat d'énergie, condition sine qua non de la bancabilité, avancent à un rythme soutenu.
Et, en parallèle, comme je l'ai indiqué, nous avons soumis au Gouvernement le projet complémentaire de Mpioka-Tombe (6.450 MW), dont la maturité est plus courte. Inga s'inscrit dans le temps long ; Mpioka-Tombe, dans le temps utile. Les deux se complètent stratégiquement, sans se concurrencer.
Le ministre des Finances porte un projet de centrale de 64 MW au Kasaï via l'Eurobond. Le ministre des Mines développe, pour la MIBA, un projet avec Onyo-BT Sarl. Avez-vous été associé ?
La question est légitime, et je vais y répondre sans détour. Le principe est clair. Tout projet de production, de transport ou de distribution d'énergie électrique relève, sur le plan sectoriel, du ministère des Ressources Hydrauliques et de l'Électricité.
Cela n'exclut pas, bien au contraire, que d'autres ministères, dans le cadre de leurs missions propres, portent des financements ou des partenariats. C'est même souhaitable. Ce qui compte, c'est que ces initiatives s'inscrivent dans le cadre de la Politique nationale de l'Énergie, respectent les procédures d'octroi de concessions et se conforment aux exigences de l'ARE.
Sur les projets que vous mentionnez, des concertations sont engagées avec mes collègues des Finances et des Mines, dans un esprit de complémentarité et de coordination gouvernementale.
Chaque mégawatt supplémentaire est bon à prendre pour le pays à condition qu'il s'insère dans une architecture cohérente. C'est précisément le sens de la Politique nationale de l'Énergie : mettre fin à la logique des projets isolés.
Qu'en est-il de Katende? Les Indiens sont-ils partis ?
Katende avance. Le chantier a été relancé sur la base d'un cadrage financier et technique plus rigoureux, précisément parce qu'il avait trop longtemps souffert d'un pilotage incertain. Sans entrer dans les détails contractuels qui relèvent des négociations en cours, je peux dire ceci: les paramètres techniques ont été révisés, le calendrier a été réaligné, et l'administration a été remise au service du projet, et non l'inverse.
Sur la relation avec les partenaires historiques, les discussions se poursuivent dans un cadre professionnel. L'objectif n'est pas de rompre pour rompre, ni de continuer à tout prix. Il est de livrer Katende au bénéfice des populations du Kasaï-Central. C'est cette boussole-là qui guide chacune de nos décisions.
« Nous espérons que la venue du ministre apportera des engagements concrets », a déclaré Stéphane Kamundala Masimango, de la société civile du Maniema. Les centrales de Lutshurukuru (Kalima) et Ambwe (Kailo) sont en panne. Qu'en dites-vous ?
Je veux d'abord saluer la vigilance de la société civile du Maniema. Elle joue son rôle, et elle le joue bien. Ce cri de cœur, je le prends comme une exigence légitime, non comme une critique.
La situation de Lutshurukuru et d'Ambwe est symptomatique d'une pathologie plus large, celle des infrastructures achevées mais inexploitées ou dégradées faute de maintenance. C'est exactement le type de dossiers auxquels nous nous attaquons en priorité, parce que réparer coûte toujours moins cher que reconstruire, et parce que le service rendu est immédiat.
Une mission technique conjointe Snél-ANSER a été programmée pour évaluer l'état exact de ces deux centrales et proposer un plan de remise en service. Le Maniema ne sera pas la province oubliée de la République. Elle est stratégique par sa géographie, par son potentiel et par la résilience de sa population. Je m'y rendrai personnellement.
Qu'en est-il du Fonds Mwinda ? Sera-t-il un établissement public avec un directeur général et une administration ?
Le Fonds Mwinda, «lumière» en lingala, est un instrument financier dédié à l'accélération de l'accès à l'électricité. Il n'a pas vocation à dupliquer une administration existante. Sa légèreté est un choix délibéré. Son architecture repose sur trois principes.
D'abord, la mixité des ressources : contribution de l'État, quote-part sur certains revenus du secteur, contributions des partenaires techniques et financiers, et, à terme, produits obligataires dédiés. Ensuite, l'autonomie de gestion, sous supervision indépendante, pour éviter le double écueil de la politisation et de l'opacité.
Enfin, la traçabilité intégrale. Chaque franc entré, chaque franc sorti, chaque projet financé sera public. Sur la forme juridique précise et la gouvernance opérationnelle, les textes sont en phase finale d'élaboration. Le Fonds Mwinda ne sera pas une administration de plus.
Il sera un catalyseur discipliné, dont la seule performance sera mesurée en kilowatt-heures livrés et en foyers raccordés.
Vous avez identifié 65 projets photovoltaïques accompagnés par l'ANSER et 25 sites pour de nouvelles centrales hydroélectriques. N'y a-t-il pas risque d'éléphants blancs
Le risque existe. C'est précisément pour l'éviter que nous avons changé de méthode. Un éléphant blanc naît toujours de la même faute : un projet lancé sans étude de demande solide, sans modèle économique, sans plan de maintenance.
Notre discipline actuelle repose sur trois exigences. Aucun projet n'est retenu s'il ne dispose d'une étude de demande crédible et d'un modèle tarifaire soutenable. Chaque projet est adossé à un opérateur, public, privé ou communautaire, qui en assume l'exploitation et la maintenance.
L'hydro et le solaire ne sont pas concurrents mais complémentaires. Le solaire décentralisé est la réponse rapide aux localités isolées, l'hydroélectricité est la réponse structurelle pour les pôles urbains, industriels et régionaux. Un pays de la dimension de la RDC n'a pas trop de projets. Il a trop de projets mal préparés. La différence est décisive.
Kakobola alimente les spéculations. On parle d'un PPP entre la Snél et une firme «Électricité du Congo & KwiluHydro» présentée comme brazzavilloise, et de 30 millions de $US versés par Brazzaville pour 30 ans d'exploitation...
Je vais être direct. Vous avez raison de parler de spéculation. Le projet, comme je l'ai indiqué, a finalement été inauguré, après de longs retards, au service de Kikwit, Gungu et Idiofa.
C'est une victoire pour ces populations. Sur les aspects contractuels, les principes sont simples. Tout partenariat sur une infrastructure publique doit être conforme à la législation congolaise sur les PPP, transparent quant à l'identité et à la nationalité des actionnaires, équilibré dans le partage des risques et des revenus, et soumis à la régulation.
J'ai demandé qu'un état des lieux exhaustif du montage juridique et financier de Kakobola soit produit et rendu public dans les prochaines semaines. Si des zones grises existent, je ne préjuge de rien, elles seront traitées. La transparence n'est pas négociable, ni pour Kakobola, ni pour aucun autre projet.
Où en est le projet d'importation de 2.000 MW depuis l'Angola, via l'accord de 1,5 milliard de $US avec la firme américaine Hydro-Link LLC ?
Le dossier progresse. Les études techniques préliminaires, tracé de la ligne à haute tension, points d'injection, compatibilité avec le réseau Snél, capacité d'absorption dans le Katanga minier, sont dans une phase avancée.
Sur le plan financier et contractuel, les négociations se poursuivent pour aboutir à un accord qui protège pleinement les intérêts de la RDC. Je veux être clair sur la logique : cette importation ne dilue pas notre souveraineté énergétique, elle la renforce à court et moyen terme. Le déficit du Katanga minier dépasse 2.000 MW.
Le combler par une ligne d'importation stabilise la production de cobalt et de cuivre, nos ressources stratégiques pour la transition mondiale, pendant que nous montons en puissance sur Inga, Mpioka-Tombe et nos autres projets. Ce n'est pas un renoncement, c'est un pont.
La réhabilitation des groupes G23 à G26 d'Inga 2 semble un éternel recommencement. En 1982, l'État zaïrois avait déploré des défaillances dès le premier démarrage sur 4 des 8 turbines livrées par ACEC Charleroi, les Ateliers de constructions électriques de Charleroi en Belgique. Pourquoi ne pas exiger un dédommagement ou un remplacement ?
Vous mettez le doigt sur une plaie ancienne, et vous avez raison de le faire. La question du contentieux historique lié à la livraison initiale des turbines mérite un examen juridique sérieux, et nous l'avons engagé.
Les délais de prescription, la succession des entités juridiques héritières d'ACEC, la nature contractuelle originelle sont autant de paramètres qui doivent être passés au crible avant toute démarche. Cela étant, je ne veux pas conditionner la remise en état d'Inga 2 à un contentieux dont l'issue est incertaine.
La priorité opérationnelle est de rendre disponibles ces groupes. La priorité stratégique, en parallèle, est de tirer les leçons du passé dans nos futurs contrats avec des clauses de garantie renforcées, des pénalités effectives, des mécanismes d'arbitrage rapides. Les erreurs des années 1980 ne se reproduiront pas dans les contrats d'Inga III.
Kinshasa abritera l'unité de démarrage de la CORRÉAC, la Commission Régionale de Régulation de l'Électricité de l'Afrique Centrale. Mais la coopération énergétique régionale a coûté cher au Congo. Arriérés SINÉLAC, la Société Internationale des Pays des Grands Lacs, un organisme spécialisé de la CÉPGL créé en 1983, de plus de 100 millions de $US pour un courant que l'État n'aurait pas pu utiliser en temps de guerre ; dossier Ruzizi III largement piloté depuis Kigali. Qu'en dites-vous ?
L'accueil de la CORRÉAC à Kinshasa n'est pas un hasard : il traduit le poids objectif de la RDC dans l'équation énergétique de l'Afrique centrale.
Nous en sommes le cœur hydraulique. Sur le contentieux SINÉLAC, le dossier a été rouvert. Il n'est pas question de payer sans vérification des services effectivement rendus, particulièrement pour les périodes durant lesquelles l'État congolais n'a pas eu accès à l'énergie facturée. Un audit contradictoire est en cours.
Le principe est simple : la RDC honore ses engagements, mais elle ne paie pas ce qu'elle n'a pas reçu. Sur Ruzizi III et IV, je conteste catégoriquement l'idée d'une RDC « acteur passif ». Nous avons repris l'initiative, sécurisé les financements et les marchés, malgré un contexte sécuritaire à l'Est qui éprouve nos populations et interpelle notre conscience.
La RDC est chez elle dans les Grands Lacs. Elle y défend ses intérêts avec fermeté, mais dans l'esprit de la coopération régionale, parce que l'énergie est aussi un instrument de paix.
À Makutano, vous avez déploré l'exécution ratée mais surfacturée de la Centrale Solaire de Tshipuka, en périphérie de Mbuji-Mayi. Envisagez-vous des poursuites ?
Ma position est claire. Lorsque des fonds publics ont été mobilisés pour un ouvrage qui ne délivre pas le service attendu, la République a le devoir de faire toute la lumière. J'ai saisi les corps de contrôle compétents pour un audit technique et financier de la Centrale de Tshipuka.
Les résultats de cet audit détermineront la suite, mise en demeure, exécution des garanties contractuelles, remboursement, ou, si les faits le justifient, transmission à la justice. Je ne veux ni acharnement, ni impunité. Je veux la vérité et la restitution du service dû à la population de Mbuji-Mayi.
Vous avez aussi élaboré la PNSPE, la Politique Nationale du Service Public de l'Eau, avec un budget de mise en œuvre évalué à 9,49 milliards de $US sur dix ans. Comment évolue le projet ?
La PNSPE, validée par le Gouvernement, est notre boussole. Sur les 9,49 milliards de $US, une part significative est déjà en cours de mobilisation à travers des partenariats, Banque mondiale via le projet AGREE (Accès, Gouvernance et Réforme des secteurs de l'Électricité et de l'Eau, ndlr), BAD, coopérations bilatérales.
Le démarrage dans un avenir proche des activités de l'Autorité de Régulation du Service Public de l'Eau, ARSPE, est le déclencheur institutionnel qui rendra le secteur bancable. Concrètement, l'année écoulée a permis le lancement du programme d'urgence Régideso pour Kinshasa, 330.000 m³/jour supplémentaires grâce aux modules 2 et 3 de l'usine à l'ozone, les procédures d'attribution des contrats pour Kananga et Tshikapa, et l'installation progressive des Régies provinciales de l'eau.
Neuf milliards et demi de $US sur dix ans, c'est ambitieux mais pas irréaliste, à condition que la régulation soit crédible. Et elle le sera.
Teddy Muba Lwamba, l'actuel Directeur général de la Snél dont vous avez repris la main au ministère des Ressources hydrauliques et de l'Électricité, avait dénoncé les dérives des Charges communes. Des sources Régideso évoquent l'inscription indue d'entreprises privées, d'écoles privées et de personnalités politiques, jusqu'à 60 % du volume d'eau produit consommé par ces Charges. Partagez-vous ce point de vue? Si oui, comment y remédier ?
Cette question est au cœur de la viabilité de nos opérateurs publics. Aucune entreprise, aussi bien gérée soit-elle, ne peut survivre lorsque 60% de sa production est absorbée par un mécanisme opaque et détourné de sa finalité. Nous avons engagé un chantier de vérité en trois temps.
Premièrement, un audit intégral des bénéficiaires effectifs des Charges communes, à la Régideso comme à la Snél. Deuxièmement, une remise à plat du périmètre, les charges communes ayant vocation à couvrir les institutions de la République et les services publics essentiels, pas les entreprises privées ni les résidences personnelles de responsables politiques.
Troisièmement, l'apurement progressif des arriérés de l'État vis-à-vis de ses opérateurs, comme nous l'avons initié avec la Snél dans le cadre du plan d'urgence de 91,89 millions de $US pour Kinshasa. C'est un dossier sensible. Il touche à des habitudes anciennes. Mais sans cette clarification, il n'y aura ni Régideso viable, ni Snél solide.
Qu'est-ce qui plombe la libéralisation effective du secteur de l'eau, et comment y remédier ?
Trois obstacles principaux. D'abord, l'absence, jusqu'à récemment, d'un régulateur indépendant, ce qui sera corrigé par l'ARSPE.
Ensuite, l'incomplétude du dispositif réglementaire qui sera régulé par les décrets d'application de la loi sur l'eau et les normes techniques qui sont en cours de finalisation. Enfin, une culture historique de gestion administrée qui rend certains acteurs, publics comme privés, prudents devant l'inconnu de la régulation.
La libéralisation effective ne signifie pas la privatisation du bien public. Elle signifie l'ouverture régulée à des opérateurs diversifiés, publics, privés, mixtes, communautaires, sous l'arbitrage d'un régulateur crédible. Une fois l’ARSPE opérationnelle, une fois les décrets pris, une fois les Régies provinciales installées, le secteur deviendra ce qu'il aurait dû être depuis longtemps, un secteur d'investissement à forte utilité publique.
On apprend que vous voulez doter la Régideso de Mbuji-Mayi d'une micro-centrale pour son autonomie énergétique.
C'est exact. La ville de Mbuji-Mayi illustre à elle seule le cercle vicieux que nous voulons briser : sans électricité stable, la Régideso ne peut pomper ni traiter l'eau ; sans eau, la ville étouffe.
Notre réponse est pragmatique : doter la Régideso d'une capacité de production dédiée, dimensionnée pour ses installations, afin de garantir la continuité du service quel que soit l'état du réseau général.
Les études techniques sont en cours pour arrêter le mix optimal, hydraulique et/ou solaire, selon la meilleure configuration coûts-délais-résilience. Le principe, en revanche, est acquis. Mbuji-Mayi mérite, comme toute grande ville congolaise, un service d'eau digne de son statut.
Un message particulier pour les 120 millions de Congolais et les investisseurs étrangers qui espèrent en vous l'électricité et l'eau courante ?
À mes compatriotes, je veux dire ceci, avec l’humilité que commande le sujet. Je connais votre attente, je mesure votre lassitude, et je respecte votre exigence. Vous n'avez pas à croire à des promesses ; vous avez à observer des résultats. Nous nous inscrivons dans cette logique-là.
La lumière qui s'allume dans un village électrifié, l'eau qui coule à nouveau dans un quartier de Kinshasa, un hôpital dont le générateur ne prend plus la relève parce que le réseau tient, voilà nos indicateurs. Ils sont concrets, vérifiables, opposables.
Aux investisseurs congolais comme étrangers, je veux adresser un message de sérieux. La République Démocratique du Congo dispose du plus grand potentiel hydroélectrique d'Afrique et de la moitié des réserves d'eau douce du continent. Cette richesse ne se contemple plus, elle se contractualise.
Nous mettons en place la régulation, les procédures, les garanties et les cadres qui font d'un projet un actif bancable. Venez, mais venez sérieusement. La RDC ne recherche pas des aventuriers. Elle recherche des partenaires de long terme.
Enfin, à ceux qui doutent, c'est leur droit, je réponds que l'histoire ne jugera pas cette équipe au bruit de ses annonces, mais à la solidité de ses fondations.
C'est à ce travail-là, ingrat, patient, exigeant, que je consacre chaque jour de ce mandat. Parce que la République Démocratique du Congo mérite, enfin, d'être à la hauteur de ce que la géographie lui a donné, une grande puissance hydraulique et énergétique, au service de son peuple, et du progrès de toute l'Afrique.
POLD L. MAWEJA.





