Le Grand Invité de Bruno Faure sur Rfi
  • mer, 04/02/2026 - 05:57

KINSHASA, PARIS, BRUXELLES.
Le Soft International n°1657 | MERCREDI 4 FÉVRIER 2026.

Le journaliste français Bruno Faure de Rfi, Radio France Internationale, a ouvert mardi 27 janvier 2026 le bal des médias qui suivent le Congo et ont trouvé un intérêt particulier dans l'ouvrage «Une histoire du Congo, de Mobutu à Tshisekedi, ce que je sais» de Tryphon Kin-kiey Mulumba publié à Paris aux éditions Le Cherche Midi, 92, avenue de France, 75013, et l'ont invité sur des plateaux pour une interview ou l'ont rencontré à l'Hôtel InterContinental Paris Champs Élysées-Étoile où il était logé lors de son séjour dans la capitale française. Chef adjoint du service Économie à Rfi et présentateur des émissions «Éco d'ici, Éco d'ailleurs» et «le Grand invité de l'Économie» sur la Radio Mondiale, Bruno Faure a accueilli Tryphon Kin-kiey Mulumba ce mardi-là, dès 08:00', à Rfi, 80, rue Camille Desmoulins, 92130, à Issy-les-Moulineaux, dans la banlieue de Paris. Une heure d'interview dont une partie diffusée sur les ondes mondiales, et l'entièreté mise en ligne et est restée longtemps à la première page du site de rfi.fr avec un titre bien trouvé «le problème du Congo, ce sont ses élites». Une pluie de questions pendant une heure et aucune n'a été évitée. Le Soft International a retranscrit l'essentiel de cette longue interview. Ci-après.

Bruno Faure.
Bonjour, bienvenu à tous pour un nouvel invité de l’économie sur Rfi pour parles de son pays, la République Démocratique du Congo. Il est l’auteur d’un ouvrage «Une Histoire du Congo du Mobutu Tshisekedi» aux éditions Le Cherche Midi. Bonjour Tryphon Kin-kiey Mulumba. Merci d’avoir accepté cette invitation, vous qui avait mené une longue carrière politique plusieurs fois Député, plusieurs fois Ministre, sous la Présidence de Joseph Kabila et même en tant que Candidat à la présidentielle. C’était en 2018. Vous êtes journaliste de formation. Vous avez travaillé pour plusieurs médias internationaux. Vous avez dirigé le journal Le Soft International à Kinshasa. Vous êtes universitaire et aujourd’hui Président du Conseil d’Administration de la Régie des Voies Aériennes, c’est l’Autorité aérienne de la RDC ? Vous gérer donc les aéroports ?

Tryphon Kin-kiey Mulumba.
En effet. La RVA-SA gère une cinquantaine d’aéroports internationaux, nationaux et des aérodromes.

Vous avez eu plusieurs vies et vous avez décidé de prendre la plume pour parler dans ce livre de votre histoire personnelle avant tout, pour parler de politique, pour parler de l’histoire mouvementée de la RDC mais aussi et c’est ce qui nous intéresse ici dans la dernière partie de l’ouvrage, d’économie, de l’avenir du Congo. Pourquoi ce livre maintenant?
Il fallait bien que cela arrive un jour. Je passe mon temps à écrire, à analyser les phénomènes et, aujourd’hui, voilà, c’est arrivé. Il y a eu tellement de choses qui avaient été dites, des déclarations faites selon lesquelles l’élite congolaise n’écrivait pas et, voilà, j’ai sorti un livre de près de 500 pages.

Très dense effectivement, riche en informations. Vous formulez aussi quelques propositions, vos propositions pour l’avenir de la RDC. Ce pays de plus de 100 millions d’habitants. On va y revenir. On va parler aussi de quelques sujets d’actualité pour votre pays et pour la région. On va commencer par un retour en arrière, les années Mobutu, de 1965 à 1997, 32 années d’une politique économique que vous jugez globalement prédatrice, la fameuse « Zaïrianisation ». Est-ce que c’est à cette époque, selon vous, que beaucoup de choses se sont jouées pour les Congolais?
La Zaïrianisation, intervenant après le Recours à l’Authenticité, a été certainement une bonne décision mais en même temps une mauvaise décision. L’idée de mettre l’économie du Zaïre, Congo aujourd’hui, entre les mains de ses fils et de ses filles, fut une bonne idée. Il fallait bien que les Congolais, les Zaïrois hier, puissent maîtriser l’économie, conduire l’économie de leur pays...

C'est l'essence du fameux discours à l'ONU. On s'en souvient...
Malheureusement, la Zaïrianisation a mal tourné parce que les Zaïrois, à l'époque, se sont mal conduits. Ils ont cherché à s'enrichir et à investir à l'étranger. Ça a été un échec.

L'idée était bonne, vous dites, mais l'application mauvaise. Est-ce que vous diriez que ç'a durablement affaibli l'appareil productif congolais?
Certainement. Parce qu'il y a eu beaucoup d'expatriés qui avaient le contrôle de l'économie et qui ont décidé de quitter le pays. Jusqu'à aujourd'hui, beaucoup de ces personnes n'ont jamais été indemnisées.

Ça a été aussi une époque de confiscation de biens étrangers.
En effet.

Donc ça, pour les investisseurs, forcément ?
Une très mauvaise image envoyée à l'étranger. C'est clair.

Comment vous expliquez l'effondrement économique des années 1980-1990 jusque dans les années 2000 ?
Le Congo, c'est un peu comme la plus belle fille du village. Tout le monde la regarde, tout le monde la veut. Finalement, ce sont les puissants qui parviennent. Et si elle ne sait pas se maîtriser, elle se fait dévorer. C'est la situation du Congo.

Donc pour vous, c'est l'histoire d'un pays qui s'est fait dévorer par les grandes puissances ?
C'est clair. J'ai appris dans les détails l'une de ces scènes. Un rapport exclusif m'avait été fait quand tous ces chefs d'entreprise qui se battaient toujours pour les minerais rares, stratégiques, après que l'ancien président ait décidé de revisiter le code minier. Il y a eu une dizaine de jets privés qui avaient atterri à Kinshasa. Et l'ancien président avait fait attendre ces multimilliardaires pendant trois jours, alors que ce sont des gens qui prennent leur petit déjeuner à Londres, leur déjeuner à Abu Dhabi, leur dîner en Chine. Et ils sont restés bloqués pendant trois jours à Kinshasa, à l'aéroport, avec leurs jets privés attendant que ce président les reçoive. On n'avait jamais vu ça.

Donc pour vous c'est un gâchis finalement. Il y avait possibilité de faire mieux?
Ils l'ont menacé et lui ont dit : « Monsieur le président, si vous appliquez votre nouveau code minier, eh bien, vous allez voir ce que vous allez voir. Nous maîtrisons tout ce qui se passe à l'Est ».

Que dites-vous de ce discours de Mobutu? Un certain aveu d'impuissance économique ? On voit que finalement, sur le constat, rien n'a vraiment changé.
J'étais là. Le discours de « Comprenez mon émotion ». Rien n'a changé. C'est le Congo, le Zaïre, la plus belle fille du village. Et comme il le dit : il y a très peu d'infrastructures. Les routes posent un réel problème. L'eau, l'électricité, les hôpitaux, etc. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que si hier, sous Mobutu, le budget était d'environ 500 millions de $US, sous Kabila ce fut 4 milliards et, aujourd'hui, sous Tshisekedi, c'est 22 milliards. C'est beaucoup d'argent. Il y avait eu ce qu'un ancien vice-premier ministre avait qualifié de «coulage de recettes» - par an, c'est 10 milliards de $US qui disparaissaient. Aujourd'hui, on est à 22 milliards, mais ce n'est toujours pas assez. Parce que le Congo peut avoir un budget de 100 milliards, voire de 200 milliards.

Et ces milliards ne vont pas dans la poche des Congolais. On estime que depuis 1960, depuis l'indépendance, la population a été multipliée par plus de 7, mais le revenu par habitant, lui, il a stagné, ou il a même baissé.
Oui, c'est exact.

Donc ça, c'est quand même un constat assez frappant. Est-ce que vous diriez que les guerres dans les années 90 ont détruit les possibilités de développement économique ? Est-ce que c'est ça, le coup d'arrêt, finalement?
Oui. Hélas !

Alors que d'autres pays ont réussi à décoller...
Trouver des raisons dans ce que nous vivons, par ce que veulent les puissances. Je pense que ce n'est pas la seule raison. Il faut que l'élite prenne conscience et comprenne que c'est le Congo, et le Congo seul, avant tout.
Et si l'extérieur vient vous dévorer, c'est parce que vous n'avez pas été responsables. Il faut une prise de conscience.

Les guerres, elles, sont dues, selon vous, à la mauvaise gouvernance ? Ou est-ce que les Congolais sont naturellement divisés? C'est un pays tellement immense...
À Berlin, alors que tous les autres pays africains, étaient des pays reconnus comme tels, le Congo était l'État Indépendant du Congo. Pourquoi ? Pourquoi les puissances avaient confié entre les mains du plus faible, le roi Léopold II, cet État Indépendant ? Tout vient de là. Les colons connaissaient parfaitement le Congo, et son sous-sol. Ils savaient que c'était l'avenir du monde et craignaient de le mettre sous l'emprise d'une puissance comme la France ou l'Angleterre. Il a fallu donner ça à un petit roi. Et malheureusement, lui aussi, Léopold II, a mal géré le Congo, et la Belgique a réclamé le Congo. Et, lors de l'indépendance, là aussi, ça a mal commencé. Quand vous invitez une personne chez vous, et vous faites un discours incendiaire, ce fut extraordinaire pour les nationaliste, mais voilà qui n'a pas permis de tisser de bonnes relations... Moi, j'ai toujours cité l'Afrique du Sud en exemple avec Mandela. Lui qui a passé une vingtaine d'années en prison, mais à sa sortie de prison et à son élection, il a décidé de continuer avec ceux qui l'avaient maltraité.

Un exemple d'un pays qui a réussi à décoller économiquement, on le voit aujourd'hui, grâce à une cohésion nationale. Puisque l'on parle des conflits, le conflit d'aujourd'hui, il est dans l'Est du territoire congolais. L'armée, face aux miliciens du M23, soutenue par le Rwanda. Un an à peu près après la prise de Goma, c'est encore un handicap social et économique. L'activité économique est très limitée dans cette zone. Beaucoup de populations sont déplacées. Et puisque vous parliez des ressources minières, les ressources naturelles sont à la fois un enjeu et le carburant de cette guerre. On a là vraiment un cocktail, si je puis dire, un résumé des difficultés de ce pays.
Le Rwanda, sous Habyarimana a été un pays frère. Et Mobutu n' arrivait jamais à Goma sans que Habyarimana ne vienne le voir. J'ai été plusieurs fois le témoin de cette rencontre. On ne sait pas ce qui s'est passé, mais je peux comprendre Kagame qui est venu voir Mobutu plusieurs fois dans son village de Gbadolite. C'est certainement les faiblesses qu'ils ont vues en face qui les ont amenés à s'accaparer - c'est le mot - d'une partie du territoire congolais.

Avec ses richesses...
Avec ses richesses. Kagame a pensé à son pays.
Il s'est dit : «Il y a tout là-bas, pourquoi ne pas y aller ?» Quand je vois ce qui se passe aujourd'hui dans le monde, ce sont les puissances qui dominent, qui dirigent. Regardez Trump.

Alors justement, on va parler de l'intervention de Donald Trump, y compris dans ce conflit. Ce qui se passe d'un point de vue social et économique dans cette région, ça vous désole? Vous le suivez au quotidien ? On se demande comment cette région va pouvoir se relever...
Je ne sais pas si vous avez déjà été à l'Est. C'est vrai que cette région est malmenée. Mais quand vous allez à Goma ou à Bukavu, ce que vous y voyez, ce n'est pas ce que vous verriez à l'Ouest.
Je suis de l'Ouest et je connais très bien l'Est. Goma c'est incroyable. Vous pourriez dire que ce n'est pas l'Afrique. Signe que les originaires savent se battre.

La résilience, c'est ça que vous voulez dire?
Exactement. Goma, la dernière fois que j'y ai été, comme autorité aéroportuaire, j'ai dit au commandant de l'aéroport, si Mobutu revenait aujourd'hui, il ne reconnaîtrait pas la ville, sauf l'aéroport, qui n'a pas bougé. La ville a totalement changé. Vous vous dites, Goma, c'est Singapour. Donc, je dis félicitations à nos compatriotes de l'Est. Malgré toutes ces guerres atroces qui font partir les habitants de chez eux, l'économie est tenue.

Pour vous, il y a de l'espoir, y compris d'un point de vue économique. Il y a un accord qui a été signé sous l'égide des États-Unis et de Donald Trump, avec les présidents rwandais et congolais. Que pensez-vous de cette politique de Donald Trump au Congo ? La défense avant tout des intérêts américains ?
Non ! Ce que je dirais, c'est plutôt qu'est-ce que je pense de la décision du président Tshisekedi d'aller vers les États-Unis. C'est ça, le plus important. J'ai dit bravo au président Tshisekedi. Vous savez, quand le Congo a gagné l'une de ses guerres face au M23, face à ces rebelles soutenus par le Rwanda, Kabila avait organisé un Conseil des ministres à Goma. Il s'est vanté d'avoir mis dehors ces rebelles et d'avoir pu vaincre, soi-disant, le Rwanda. Et il a dit : « Voilà, c'est grâce à ces jeunes que j'ai formés». Il y avait à ce conseil des ministres tout l'état-major de l'armée comme de la police. J'ai pris la parole et je lui ai dit : «Excellence, Monsieur le Président de la République, les jeunes congolais ne sont pas faits pour aller se faire tuer. Au contraire, ce qu'il nous faut aujourd'hui, c'est avoir une politique stratégique». Je lui ai dit : «Regardez ce qui se passe dans le monde. Il faut tisser des partenariats stratégiques avec les puissances». Je lui ai cité beaucoup de pays.

Donc vous entérinez la puissance américaine et discuter avec Donald Trump, qui, on le précise, cherche peut-être avant tout, surtout, à sécuriser ses chaînes d'approvisionnement. Il cherche des minerais critiques. Il y a d'ailleurs une réunion prévue à Washington.
Bruno, regardez l'Allemagne. Qu'est-ce que elle aurait été sans le parapluie américain ? C'est vrai, la France a la bombe atomique. Et si vous regardez aujourd'hui, l'Allemagne a décidé, comment dirais-je, de se retirer entre guillemets de ce parapluie en investissant dans la défense... Je pense que chaque pays doit d'abord penser à sa sécurité...

Quitte à céder une partie de sa richesse. C'est ce que vous pourriez dire, par exemple, aux Groenlandais, qui sont confrontés aussi aux mêmes difficultés...
Non, non, je ne dis pas ça. Je ne sais pas si le Congo a cédé une partie de ses richesses, mais signer un accord de partenariat avec une puissance vous permet d'être protégé par cette puissance. Elle vous permet de vous équiper, d'acheter des armes. Si le Congo a perdu certaines guerres, c'est aussi à la suite de cela. Il était sous embargo quand on faisait acheter les armes au Rwanda. Tout est politique, malheureusement, tout est stratégie dans le monde. Tout est question de savoir, d'avoir la vision, comment on fait de soi, de soi-même, qu'est-ce qu'on fait de son pays. Et cela ne sert à rien lorsqu'on a un budget de 400 millions, 500 millions de dollars ou 4 milliards...

De vouloir rivaliser...
Exactement. Quand je vois toutes ces puissances qui s'agenouillent devant Trump. Je pense à Davos, qui vient de se tenir. Il n'y a eu que Trump. Les médias aujourd'hui dans le monde, en France. Il n'y a que Trump. Dans la vie, il faut être puissant pour être. J'ai écouté les discours de Monsieur Macron, qui appelle l'Europe à être une puissance. Parce que la puissance vous protège.

Il y a une réaction européenne, en effet, diplomatie et économie, les contrats miniers, est-ce que vous diriez, avec du recul, qu'ils ont favorisé l'État congolais, ou alors qu'ils ont plutôt favorisé les intérêts étrangers ? Et on pense à la Chine.
J'ai en mémoire le discour de l'ancien patron de la Gécamine, Monsieur Yuma, qui disait qu'à l'époque, tout était Gécamines. Mais aujourd'hui, avec les accords passés avec la Chine, voilà, c'est que la Chine nous a pris. Peut-être qu'en l'espèce, la Chine est plus maligne que les États-Unis.
Elle vous apporte des infrastructures, mais qu'est-ce qu'elle vous prend ?

C'est le fameux contrat du siècle, comme on l'appelle, de 2007, ressources contre infrastructures. Vous diriez que ça pèse encore, ça aussi ?
Absolument.

Ça fait partie aussi des handicaps. Est-ce que la relation avec la Chine est un peu plus équilibrée tout de même ? On sent dans le débat qu'il y a des contacts entre le président Tshisekedi et le président chinois Xi Jinping. On sent qu'il y a une volonté, tout de même, non pas de traiter d'égal à égal, mais en tout cas de monnayer les ressources.
Je me rappelle d'une enquête qui avait été entreprise par l'IGF, l'Inspection Générale des Finances, qui avait conclu que le contrat avec la Chine n'avait rien apporter comme infrastructures. Mais la Chine qui écoute, a dû accepter toute cette enquête et a payé des milliards. Oui, il faut, en face, une élite qui comprenne, une élite responsable. Et c'est peut-être, c'est certainement ça qui manque aussi au Congo.

Ça veut dire qu'il faut aussi réduire la dépendance aux matières premières.
Si on n'a que ça comme richesse, on est forcément à la merci de grandes puissances, alors que si l'économie est plus diversifiée, c'est plus facile de négocier. Regardez le Congo. Le Congo est immense. Vous avez dit 100 millions d'habitants. Même plus. Et si vous regardez les terres arables au Congo, qu'est-ce qui est exploité ? Environ 10%. Et sous Mobutu, c'était les mines, les minerais, les minerais. Aujourd'hui, les minerais sont encore là. Mais le président Tshisekedi a dit non, il faut absolument passer à l'autre étape, ne pas considérer que les minerais. Quand je vois, par exemple, un espace que j'aime beaucoup, le Kasaï qui a été hier la capitale, entre guillemets, mondiale du diamant. Allez voir Mbuji-Mayi aujourd'hui. On se dit : qu'est-ce qui s'est passé ? Mais il y a des pays comme le Botswana qui n'ont que le diamant...

... Qui ont réussi à transformer l'essai.
Absolument. Mbuji-Mayi, heureusement qu'aujourd'hui, le président Tshisekedi y est. Il est en train de démarrer. Mais Mbuji-Mayi n'a pas tiré profit de ce que ce fut la capitale mondiale du diamant.

Une question sur les relations avec la France. Le président Tshisekedi a récemment rencontré à Paris le président Macron. Est-ce que cette relation s'améliore, selon vous ? La France, elle aussi, a besoin, et y compris d'un point de vue économique, de la RDC.
La France a, en face d'elle, le plus grand pays francophone du monde, le Congo.

Et les relations avec l'Algérie sont compliquées, les relations avec les pays du Sahel sont compliquées.
Voilà !

Il y a quelques partenaires en Afrique francophone, mais la RDC en est un important...
Absolument. C'est à nouveau peut-être, certainement, ce problème de l'élite congolaise qui doit regarder la France en face et lui dire des vérités et que la France comprenne. Mobutu avait réussi. Il avait été reçu par tous les présidents français, De Gaules et tous les autres, jusqu'à Giscard d'Estaing, qu'il a fait venir à Kinshasa sur son bateau. La France est une grande puissance qu'il ne faut pas négliger. En dépit des difficultés que connaît la France dans certains pays francophones, je pense que nous, Congolais, devrions étudier cet aspect de choses et établir d'excellentes relations avec Paris.

Tryphon Kin-kiey Mulumba, auteur de cet ouvrage «Une histoire du Congo, de Mobutu à Tshisekedi» est notre invité sur RFI. Quelques questions encore. Quels sont, selon vous, les principaux freins structurels du développement économique de la RDC ? On parle souvent des infrastructures. Il y a des grands projets qui ont été lancés. On pense au barrage d'Inga. Mais le résultat, manifestement, n'est pas là. Qu'est-ce qui a manqué dans le cas de ce barrage?
Oui, le barrage d'Inga fut un projet immense qui n'a malheureusement pas permis le développement du pays. Sous Mobutu, les Américains sont venus le persuader qu'il puisse conduire le câble d'Inga jusqu'au Katanga. Un câble qui traverse tout le pays juste pour éclairer les mines du Katanga, sans rien donner au reste du pays. Chez moi, à Masimanimba, on voit ce câble passer pour aller éclairer les mines du Katanga quand ces mines manquent aujourd'hui d'électricité. Encore un énorme projet qui a été un échec.

Les infrastructures, aujourd'hui...
Les infrastructures c'est le pilier du développement. Vous ne pouvez pas aller au développement sans les infrastructures. Les routes inexistantes, l'eau, on ne sait pas où et comment l'avoir, l'électricité, etc. Mais, le président Tshisekedi est en train de travailler avec son gouvernement pour ça.

Infrastructures des transports. Quand on regarde la capitale, Kinshasa, ce sont des problèmes d'embouteillage à répétition pour les automobilistes. On met des heures pour traverser cette ville. On a aussi des problèmes d'inondation, d'assainissement. Ce sont aussi des choses qui peuvent décourager des investisseurs. Certes, Kinshasa n'est pas la RDC, mais tout de même, c'est une vitrine.
Bruno, vous avez parfaitement raison. C'est le chaos total à Kinshasa au niveau des routes. C'est inimaginable. On ne sait pas bouger à Kinshasa et, un jour, on va se réveiller avec une capitale transformée en un immense parking où aucun véhicule ne saurait bouger. Et on avait pensé pouvoir construire des ponts et malheureusement, c'est un projet qui a mal tourné. Aujourd'hui, Kinshasa est totalement invivable. Le gouverneur de la ville est critiqué, mais le problème se pose au niveau du gouvernement, où il faut une vision. À Kinshasa, chaque jour, il y a 200 véhicules qui arrivent. 200 véhicules avec des conditions techniques souvent délabrées mais qu'on déverse à Kinshasa. Ces véhicules ne roulent même pas et tombent en panne, abandonnées sur nos voies publiques. Et, en contrepartie, il n'y a pas un petit mètre de route réhabilité ou construit. À nouveau, il faut là une politique. Pourquoi faire venir autant de véhicules à Kinshasa? Pourquoi ne pas organiser le transport public? À Binza, dans mon quartier, à l'époque, il n'y avait qu'un ou deux véhicules. Aujourd'hui, les embouteillages commencent devant le portail de ma maison.

Donc pour vous, il faut réallouer le budget de l'État pour... des infrastructures routières, les priorités sociales de la population qui, par conséquent, s'appauvrit aussi. C'est une réalité pour la population, pour l'entrepreneur, pour le petit entrepreneur?
Mais, la mobilité comme on dit…

Tout ça a un effet boule de neige...
Si un individu ne peut bouger, ne peut aller au travail, ne peut aller chercher comment exister, ou qu'il passe cinq heures de route entre le lieu où il habite et là où il travaille, cela pose problème. C'est clair.

Quand on parle du rôle de l'État dans l'économie congolaise, dans sa régulation, on pense aussi à la gestion des finances publiques, à la transparence dans la gestion de ces finances publiques. Est-ce que vous diriez que, malgré tout, les choses s'améliorent ? Il y a des organismes qui sont mis en avant, il y a des initiatives qui sont annoncées. Est-ce que c'est seulement du discours politique ou est-ce que la transparence n'est toujours pas là ? Est-ce que la corruption est omniprésente à la tête de l'État ou en tout cas à la tête des institutions économiques ?
Bruno, quand j'ai dit que sous Kabila, le budget était à 4 milliards de $US et qu'aujourd'hui c'est autour de 22 milliards, c'est signe que quelque chose est en train de se passer. Maintenant, je l'ai dit, il faut pas se contenter de ça.

Cela veut dire que les recettes fiscales sont engrangées ?
Vous pouvez le dire.

Que l'assiette fiscalité s'est élargie?
Absolument. Il y a quelque chose d'important qui est en train d'être fait dans le pays, mais à nouveau, c 'est pas assez pour développer le pays.

En tout cas, la redistribution n'est pas bonne. L'allocation de ces ressources n'est pas bonne. C'est ça que vous dites.
C'est cela.

Comment sortir de la spirale continue des soupçons, des accusations, de malversations qui touchent, vous parliez des élites, qui touchent la plupart des dirigeants politiques, des dirigeants d'entreprises. Vous-même, vous avez été visé par des accusations...
On vit dans un monde que vous connaissez. Où la parole est trop libre, où les réseaux sociaux sont ce qu'ils sont. En effet, j'ai été accusé, notamment lors d'une certaine fraude électorale, qui n'a jamais existé en ce qui me concerne. La preuve est que lorsque les élections ont été réorganisées, qui ont été les plus transparentes à ce jour dans le pays, j'ai été réélu et même élu député provincial. À nouveau, c'est quelque part une certaine culture au niveau de l'élite, des accusations infondées, des règlements de comptes. Il y a un président en France, Nicolas Sarkozy, qui a dit un jour qu'il aimait les puissants. Je crois que vous vous rappelez. Il a cité Poutine, Xi Jinping. Une parole trop libre bloque le développement.

Si on parle des questions internationales, des questions économiques internationales à présent, à votre avis, Tryphon Kin-kiey Mulumba, quelle place la RDC doit occuper à l'avenir dans l'économie africaine de demain ? On a ce corridor de Lobito, qui est censé offrir des perspectives, on a la ZLECAf, la Zone de libre-échange continental africaine, est-ce que ça peut enfin permettre de renforcer une coopération économique avec la plupart des voisins? En tout cas, ceux qui ne sont pas en guerre avec la RDC ?
Moi, j'aime beaucoup cette expression récente, «le Congo, pays solutions», qui a été vantée à Davos et qui a commencé à la prise de fonctions du président Tshisekedi. Oui, le Congo est un pays qui est au cœur et au centre du continent. Le Congo est un pays gâté par la nature, par, nous le disons, par le bon Dieu qui nous a tout donné.

Et ça ne suffit pas à faire des connexions avec les voisins, des connexions commerciales, des connexions de transport.
Et c'est ça le problème de l'élite congolaise. Tous ces pays qui se sont développés, qui, hier, étaient nulle part - les pays d'Asie du Sud-Est - au départ c'est la vision d'un homme, qui dit, «je veux faire de mon pays ceci», et il recrute les intelligences, qui parcourent la terre entière, recrutent les compétences et il dit, «sur 20 ans, nous voudrions passer de ce stade à ce stade». C'est comme ça que les pays se sont développés. La vision. Qu'est-ce qui s'est passé? Des dictatures, plus ou moins, qui ont permis cela. Vous parlez de la Chine, qui, aujourd'hui, concurrence les États-Unis, mais la Chine n'est pas un pays de démocratie, même si des élections ont lieu. Si vous voyez des pays comme Singapour, la Corée du Sud, etc., à un moment, c'était quoi ? Moi qui suis dans l'aéronautique, je dis que le commandant, avant de faire décoller l'avion, demande aux passagers de s'asseoir, de se serrer la ceinture... Mais si au même moment, il y a des gens qui dansent, boivent, sont debout, qui menacent le commandant, cet avion ne décollera jamais.

Il faut qu'il y ait une autorité, de la fermeté. Vous diriez davantage de fermeté?
De la discipline.

Vous critiquez beaucoup les élites congolaises. Vous en faites partie d'ailleurs, c'est ce que les gens vont vous répondre.
Je fais partie de cette élite, je critique beaucoup l'élite congolaise parce que c'est cela qui se voit, c'est ce que je sais. Il faut lire le livre pour voir ce que cette élite a produit. Je pense qu'il faut aujourd'hui une remise en question de tout cela, une prise de conscience, aimer son pays, aimer le Congo. Vous parliez tout à l'heure de la liberté, mais regardez Rfi, France 24, TV5, etc., des médias écoutés, suivis partout. Qu'est-ce que le Congo apporte à l'extérieur? Hier, sous Mobutu, on avait Air Zaïre. Aujourd'hui, on a quelle compagnie du Congo qui atterrit à Paris, à Bruxelles, à Rome, à Washington ? Aucune.

Alors justement, l'image du Congo à l'extérieur, je voudrais que l'on termine cet entretien avec cela. Cette image qui a fait le tour du monde, en tout cas le tour de l'Afrique, le supporter congolais à la canne, en sosie de Patrice Lubumba, héros de l'indépendance. Comment vous, avez-vous réagi ? Est-ce que vous y voyez une vision positive de votre pays et de son histoire?
De son histoire. Qui ne connaît pas son histoire ne se connais pas. Mais tout ne devrait pas s'arrêter à cela, à ce que j'appelle le théâtre. Il faut s'amuser certes mais il faut travailler, il faut produire. C'est bien de voir ce compatriote, que je connais, faire le Lumumba. Mais, ce n'est pas ça qui va développer le Congo.

Mais ponctuellement, ça a fait parler du Congo de façon positive et de son histoire.
Oui, mais qu'est-ce que cela a apporté au Congo, aux Congolais? Il ne faut pas seulement faire du théâtre, il faut faire aussi de la production.

Au passage de Lumumba qui avait résisté aux Américains, qui voulaient sa mort, qui militait aussi pour la souveraineté minière de la RDC, donc là, on peut y voir aussi un symbole par rapport à l'actualité d'aujourd'hui?
Mais vous savez pourquoi? C'est ce pays qui avait fourni l'uranium aux États-Unis, et les États-Unis ont voulu donc avoir la main, le contrôle de ce pays, Lumumba, a résisté, voilà ce qui lui est arrivé. Le puissant, il suffit de bien parler avec lui. Si vous essayez de narguer le puissant, il fait de vous ce qu'il veut, malheureusement. C'est la loi du plus fort, j'ai entendu cette phrase, de la bouche du président Macron. La loi du plus fort, malheureusement, est toujours cette loi qui triomphe.

Il faut être réaliste, selon vous, Tryphon Kin-kiey Mulumba, cet ouvrage, « Une histoire du Congo, de Mobutu à Tshisekedi, ce que je sais», aux éditions Le Cherche Midi, votre récit de vie, mais aussi votre récit de l'histoire de la RDC. Vos propositions aussi. Elles sont consignées à la fin de votre ouvrage. Les propositions que vous formuliez déjà, d'ailleurs, en 2018, au moment de la campagne, vous diriez qu'elles sont toujours valables? Même si l'actualité a un peu évolué...
Non, non, non. Je vois que beaucoup de choses qui sont en train d'être faites aujourd'hui sont celles que j'avais fait lors de la campagne électorale. Comme vous le savez, je n'ai pas fait campagne comme candidat président parce que j'avais rallié le président, le candidat du CACH, le président Tshisekedi. On était à trois, le président Tshisekedi, Kamerhe et moi-même. Mais, effectivement, j'avais payé ce qu'il fallait. J'avais fait mon discours d'ouverture. Et puis, nous sommes partis, je suis parti en campagne pour Félix Tshisekedi dont j'ai été le directeur dans l'espace Grand Bandundu.

Vous avez encore potentiellement des ambitions politiques, en tout cas vous n’avez pas abandonné cette envie d'agir pour votre pays?
Il faut agir, et toujours agir, pour son pays. La politique, c'est comme ça. Si vous ne la voulez pas, elle va vous avoir. Mais ce n'est pas que la politique qui fait la vie. Malheureusement, aujourd'hui, au Congo, il y a presque 2000 partis politiques et trop, trop, trop de liberté.Je pense qu'il faut aller vers les entreprises, créer des entreprises, permettre aux Congolais de pouvoir exister, sans la politique ou loin de la politique.

Un grand merci à vous Tryphon Kin-kiey Mulumba.
C'est moi qui vous remercie. C'est ma première interview qui a lieu le jour du lancement planétaire de mon ouvrage.

Merci d'avoir été notre invité sur Radio France Internationale. Merci à nos équipes de réalisation pour cet entretien.


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